Entretien avec Christian Favier : « Avec ce Grand Paris, les Val-de-Marnais seront forcément perdants »

Le président du Département plaide pour un renforcement de la décentralisation qui rapprocherait et associerait les populations aux lieux de décisions. Il préconise la démocratie de proximité et souhaite que les collectivités territoriales aient les moyens nécessaires pour répondre aux besoins des populations.



Christian Favier propose de « renforcer la décentralisation, car rien ne se fera durablement sans rapprocher les citoyens des lieux où sont prises les décisions qui les concernent et, encore mieux, les y associer. » (© M. Lumbroso)

Le président de la République a annoncé la tenue d’une conférence territoriale du Grand Paris en octobre. Depuis août, de nombreuses consultations sont organisées en coulisses par le gouvernement. Avez-vous eu l’occasion de faire connaître votre point de vue ?

Pour ma part, je n’ai à aucun moment été consulté. C’est d’ailleurs un vrai problème. On prépare en catimini ou sous les dorures de l’Élysée des projets dont l’impact peut aller jusqu’à supprimer le département du Val-de-Marne, sans consulter les populations et les élus concernés. C’est une méthode antidémocratique et particulièrement choquante. D’autant plus qu’elle contredit l’engagement du président de la République qui nous avait promis une « concertation approfondie ».

 

Avez-vous une opposition de principe à l’existence de la métropole du Grand Paris ?

Non, dès lors que l’utilité d’une telle structure et ses contours s’avèrent utiles et efficaces. Or, avec les dernières réformes institutionnelles, on a créé une métropole, rajouté des échelons, de la complexité là où les institutions issues de la décentralisation fonctionnaient plutôt bien.

J’ai toujours considéré qu’il y avait besoin d’un espace d’échange, de concertation et de coordination à l’échelle de la métropole. C’est la raison qui a conduit le Val-de-Marne à être parmi les tout premiers à s’investir au sein des espaces de dialogue entre collectivités de la métropole. En revanche, je suis hostile à ajouter de la complexité, de l’éloignement et de la technocratie au paysage institutionnel. Aujourd’hui, nos concitoyens ne comprennent pas ce que fait la métropole, ils constatent que la libre administration des communes recule, notamment en matière d’urbanisme et que leur vie ne s’améliore pas pour autant… D’ailleurs, aucune évaluation sincère n’a été tirée de cela. Alors, pourquoi chercher à renforcer une structure dont nul ne peut dire ce qu’elle apporte concrètement à la qualité de vie des habitants et au rayonnement de l’espace métropolitain ?

 

En 50 ans d’existence, le département a largement fourni les preuves de son utilité. Pourquoi est-il désigné comme l’échelon en trop ? La métropole l’a-t-elle ringardisé ?

Franchement, qu’est-ce qui est ringard ? Mettre à disposition de tous les collégiens un ordinateur à l’entrée au collège ? Entretenir et construire 104 collèges, rembourser 50 % de la carte Imagine R, construire et gérer 76 crèches, des parcs départementaux, apporter la solidarité aux plus fragiles, soutenir des milliers d’associations, des clubs sportifs et des structures culturelles, rendre accessible tout le territoire au très haut débit ? Est-ce ringard tout cela ? Je ne le pense pas. Peut-être que dans les hautes sphères du pouvoir, on le considère et qu’il faudrait, pour faire des économies, en finir avec ces actions d’intérêt général. Mais dans ce cas, il faut avoir le courage de le dire, de dire aux Val-de-Marnais que ce sont eux qui seront les perdants de ce marché de dupes. Je pense, au contraire, que le département du Val-de-Marne est moderne et ambitieux lorsqu’il décide l’élargissement de la carte Améthyste à tous les retraités ou la création de 500 nouvelles places en crèches. Et puis, arrêtons de faire croire que le rayonnement de la région capitale, sa mise en concurrence avec les grandes métropoles mondiales passe par la centralisation de la gestion des allocations pour les personnes âgées ou handicapées… C’est ridicule ! On peut tous le constater : plus c’est gros et moins ça marche.

 

Supprimer le département, cela permettrait-il d’éviter les dépenses superflues ?

Qu’est-ce que c’est, des dépenses superflues ? Celles qui, au quotidien, améliorent les conditions de vie du plus grand nombre ou celles qui finissent dans les poches des actionnaires ? Vous savez, en Val-de-Marne, chaque euro dépensé l’est pour rendre le meilleur service possible à la population, pour développer les solidarités, investir pour l’avenir, pour l’emploi et le pouvoir d’achat. Ce n’est pas de la dépense superflue, mais de la dépense utile. Une forme de redistribution pour garantir l’égalité des droits. Donc supprimer le département ce serait d’abord supprimer cela, supprimer ce qui est utile à tous.

 

Ne pensez-vous pas que les départements de grande couronne, non inclus dans ce projet, vont néanmoins le subir fortement, avec un effet frontière ?

Les départements de grande couronne expriment, en effet, une crainte de voir la métropole capter l’essentiel des investissements du secteur privé. C’est une véritable inquiétude pour leurs populations. Il ne faudrait pas rajouter à la coupure que constitue le périphérique, une nouvelle fracture aux frontières de la métropole. Je trouve d’ailleurs que ces conceptions fermées des territoires sont en décalage total avec l’évolution de la vie. Je trouve absurde de créer, à l’heure où les réseaux sociaux se développent, de nouvelles frontières territoriales. Cela crée des  concurrences là où il faudrait plus de coopérations et  une meilleure répartition des richesses. J’ajoute, et ce n’est pas le moindre paradoxe de la situation, qu’il semblerait que Paris soit exclu de la fusion des départements de petite couronne avec la métropole, compte tenu de son statut particulier. Si tel devait être le cas, ce serait totalement absurde, car cela deviendrait alors la « métropole du Sans Paris ».

 

Que proposez-vous aux Val-de-Marnais et, plus largement, aux Franciliens ? Le statu quo ou une autre réforme territoriale ?

Je propose une chose très simple. Renforcer la décentralisation, car rien ne se fera durablement sans rapprocher les citoyens des lieux où sont prises les décisions qui les concernent et, encore mieux, les y associer. Pour cela il faut d’abord arrêter de tout changer tous les cinq ans. Arrêter de mettre à mal ce qui fonctionne bien. Je propose donc de renforcer nos institutions locales, la commune, le département et la région, en développement la démocratie de proximité et en donnant à chaque niveau de collectivité les moyens d’assurer ses missions et de répondre aux besoins des habitants. Dans ce monde qui bouge vite, nous avons besoin de stabilité, de protection, de repères, de coopérations. Je crois que les collectivités locales de la République peuvent parfaitement assurer ces fonctions. Pas de statu quo donc, mais une dynamique permanente qui permet d’innover, d’avancer, de préparer l’avenir en s’appuyant sur des fondations solides.